Janvier. Sourires sous les étoiles du premier jour de l’année. Les vœux, lorsqu’ils sont sincères, sont une manière vivante de se projeter dans l’avenir avec l’autre. Poignées de main. Accolades. Bises sur les joues. « Bonne année ! » – le rituel oblige.
Le corps doit suivre. S’approcher, toucher, être touché.
Mais certaines mains restent froides. Certaines épaules se raidissent mystérieusement. Certains dos se figent au moment précis de l’étreinte.
Pourquoi ? Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est que le corps se souvient parfois avant que la conscience ne décide. Et que certains rituels sociaux, aussi bienveillants soient-ils, viennent enflammer des mémoires sensorimotrices que la raison voudrait pourtant oublier.
Le corps se souvient avant que la conscience ne décide
Les mémoires sensorimotrices ne négocient pas avec l’horreur
Les mémoires sensorimotrices crépitent : la dernière fois qu’on m’a serré comme ça, c’était pour me contraindre ou m’étouffer. La dernière accolade sentait l’alcool et la violence. Ces sensations ne s’oublient pas, même quand la raison voudrait « faire un effort ».
Le neuropsychologue Bessel van der Kolk l’a documenté avec une clarté implacable : le corps garde la marque du trauma. Pas comme une idée, pas comme un souvenir qu’on peut ranger dans un tiroir de la mémoire autobiographique. Mais comme une empreinte sensorielle, motrice, un affect viscéral.
Quand une main se tend vers vous pour vous serrer chaleureusement, votre système nerveux autonome peut réagir avant même que vous ayez identifié consciemment le geste. La main se raidit. L’épaule se ferme. Le dos se voûte imperceptiblement. Vous ne décidez rien. C’est votre histoire corporelle qui parle plus vite que vos bonnes intentions. L’inconscient c’est le corps disait Didier Anzieu dans son livre : « une peau pour les pensées ».
En consultation, j’ai accompagné des personnes qui se reprochaient cette « incapacité à être normal » lors des fêtes de fin d’année. Comme si le fait de se crisper aux vœux était une défaillance morale. Alors qu’il s’agit d’une mémoire du geste – une trace laissée par un contact qui fut, jadis, dangereux. Un éclair de chair dans tout le sucre des bonnes résolutions.
Quand le rituel social devient une violence
L’injonction à toucher et être touché
Les rituels de janvier ne sont pas neutres. Ils portent en eux une obligation sociale puissante : il faut se réjouir, il faut s’approcher, il faut toucher et être touché. Refuser l’accolade, c’est passer pour froid, distant, asocial. Alors on s’exécute. On tend la joue. On ouvre les bras. On fait bonne figure.
Pour certaines personnes, cette injonction sociale, cet habitus au sens de Bourdieu, est une violence supplémentaire. Parce qu’elle vient ré-imposer, sous couvert de bienveillance collective, exactement ce que leur corps a appris à redouter : la proximité non choisie, le contact imposé, l’effraction de la distance protectrice. Les fantômes font fuser l’angoisse. Le sourire est un faux self corporel au sens de ce que D. Winnicott a pu proposer dans son livre Jeu et réalité.
Ce n’est pas une question de volonté ou d’effort. C’est une question de système nerveux. De tripe. De geste. De vie pulsionnelle et affective. Stephen Porges, avec sa théorie polyvagale, a montré que notre corps possède des réponses automatiques de protection : la fuite, le combat, et lorsque ces deux options sont impossibles, le figement. Ce figement n’est pas une décision consciente. C’est une réaction archaïque de survie. C’est ce que D. Winnicott a appelé le style de vie paranoïaque. Rien de délirant. Juste une méfiance d’envahissement diffuse qui hante en permanence le sujet. Elle le fait frissonner parce qu’elle a déjà eu lieu.
Quand une personne se fige au moment de l’accolade des vœux, ses intelligences du corps lui hurlent quelque chose d’essentiel : « Danger. Protège-toi. » Peu importe que la raison sache que ce danger n’est plus là. Le corps, lui, n’a pas oublié.
Et le drame, c’est qu’on lui demande alors de « se détendre », de « faire un effort », de « ne pas être susceptible ». Comme si la guérison passait par la négation de ce que le corps ne cesse d’exprimer.
La psychoboxe : une distance juste avant la proximité
Se projeter ensemble, c’est d’abord respecter le rythme des corps
Dans ma pratique de la psychoboxe, j’ai appris que certains vœux ne peuvent se donner qu’avec des gestes attentifs, des distances sécurisantes, des proximités progressives.
Un coup de gant qui dit « je te respecte ». Une garde qui protège avant de s’ouvrir sur un léger sourire. Il y a encore du jeu. Nous sommes ensemble. Une distance juste avant que la proximité devienne un jour possible.
La psychoboxe n’est pas un ring où l’on se bat. C’est un espace où l’on réapprend à habiter son corps, à sentir où commence et où finit sa peau, à négocier avec l’autre une distance affective qui ne soit ni effraction ni rejet. On apprend aussi à retrouver du mouvement, à croire à nouveau en sa puissance d’impact sur l’autre. Toucher sans détruire. Être touché sans s’effondrer.
Winnicott parlait de « holding » – cette manière dont l’environnement doit tenir l’enfant sans l’étouffer, le soutenir sans l’envahir ou l’enfermer. La psychoboxe, c’est un holding en mouvement : je te touche, mais tu peux me repousser. Je m’approche, mais tu fixes la distance. Nous dansons ensemble, mais c’est toi qui mènes le tempo. Évidemment la violence, la colère et l’emprise peuvent venir proposer une danse macabre. La psychoboxe est ludique mais pas sucrée.
J’ai vu des personnes retrouver, après des mois de séances, la capacité d’accueillir une frappe atténuée sans se figer ou riposter compulsivement comme si toute leur vie en dépendait. Pas parce qu’elles avaient « fait un effort ». Mais parce que leur corps avait réexpérimenté, geste après geste, qu’un contact pouvait être sûr, malléable et vivant.
Les vrais vœux respectent le corps
2026 : l’année de l’accordage des corps ?
Alors peut-être qu’en 2026, nous apprendrons ceci : que les vrais vœux ne se décrètent pas à minuit pile. Qu’ils ne passent pas toujours par les formules convenues et les accolades obligatoires.
Les vrais vœux respectent le rythme de l’accordage des corps. Ils acceptent qu’un « Bonne année » puisse se dire à distance, avec un sourire, sans contraindre la chair à une proximité qu’elle ne peut pas encore accueillir.
Se projeter ensemble dans l’avenir, c’est d’abord reconnaître que certains corps portent encore l’empreinte d’un passé douloureux. Et que la meilleure manière de leur souhaiter une année « suffisamment bonne », c’est de leur laisser choisir la distance à laquelle ils respirent. Et de commencer le dialogue à partir de ce repère sécurisant.
Parce qu’un vœu sincère, ce n’est pas une étreinte forcée. C’est un geste qui dit : « Je te vois. Je respecte ton rythme. Et quand tu seras prêt, je serai là. » Et toi alors, à ce moment précis, seras-tu prêt ?